Odile et Jacques

Odile et Jacques
Odile et Jacques

mardi 11 avril 2017

Du lundi 3 avril au samedi 8 avril 2017 : CASA DE CAMPO – BAHIA DE LAS AGUILAS (REPUBLICA DOMINICANA) ILE A VACHE (HAÏTI) (183M et 109M)

Départ de bon matin vers le cap Beata, à la pointe Sud d’Hispaniola (vent arrière puis grand largue, force 4, mer peu agitée), on dépasse très vite l’île Catalina.
En route, la coque cogne contre deux billots de bois, sans doute échappés d’une cargaison ; on voit aussi beaucoup de sargasses. Casiers de pêcheurs par plusieurs centaines de mètres de fond ou filet dérivant, on s’écarte.
Quelques cargos mais aucun voilier. Un oiseau vient s’installer un moment sur le bimini et en guise de cadeau nous laisse une semaine de fiente...
Le vent forcit un peu (force 5), on prend un ris puis deux en prévision de la nuit qui devrait être plus ventée ; force 6 pendant la nuit, rafales à 7 au petit matin, on navigue au vent arrière avec seulement la voile et ses deux ris ; on n’avance pas très vite, mais c’est davantage la houle qui est gênante que le vent ; au petit-déjeuner, un coup de roulis projette Jacques et son bol de café qui finit sur la capote...
A midi, on arrive enfin au canal de Alto Velo, au Sud de l’île Beata, après un empannage non programmé, on déroule un peu de génois (force 6 à 7, mer agitée), avant de lofer sur la terre ; on fonce (travers, force 6 à 7, rafales à 8, mer peu agitée), un bord de près pour arriver dans le mouillage désert de la baie de Las Aguilas ; toujours du vent, l’ancre ne croche pas et en dérapant, entraîne un bidon de pêcheur et sa palangrotte qu’on remonte à bord ; mouillage en catastrophe, Jacques plonge amarré à un bout, l’hélice est libre ; remontée de la chaîne en découpant au fur et à mesure le fil de pêche et les hameçons qui y sont accrochés...
Nouveau mouillage en appuyant au moteur pour laisser le temps à l’ancre de crocher ; Jacques plonge à nouveau pour examiner de près les taches sombres, de l’herbe. Le vent faiblit, bonne nuit réparatrice.
Nous sommes encore en République Dominicaine, en toute illégalité... On aurait aimé dédommager le pêcheur, mais on ne le voit pas.

Mercredi, on part en milieu de matinée, alors qu’une barre nuageuse arrive sur nous ; beaucoup de vent à nouveau, force 7, on suit nos traces de la veille pour sortir du mouillage.
On se rapproche un peu de la côte d’Haïti, moins ventée, avant de la longer en direction de l’île à Vache (grand largue, force 6 devenant 5 le soir, génois seul, mer peu agitée) ; Thira marche bien, sans doute aidé par du courant.
Les cargos croisent plus au Sud, rares pêcheurs près des côtes haïtiennes.

Il fait encore nuit quand on arrive à l’île à Vache, on enroule la moitié du génois pour ralentir ; skyfile pour prendre les messages, on entend crier, juste devant nous un pêcheur qui remonte son filet,  aucune réponse à la barre, instant de panique, on se dévie avec le pilote... 








Bois-Fouille, petite embarcation traditionnelle à voile









A l’entrée de la baie à Feret, une nuée de jeunes en pirogue s’accrochent au bateau en nous souhaitant la bienvenue ; à peine le mouillage à l’eau, ils proposent chacun leurs services ; pour eux, c’est un moyen de subsistance, leur permettant d’être aidés sans être assistés, pour nous, c’est une petite contribution qu’on leur apporte bien plus volontiers qu’aux gratte-papiers de la République Dominicaine :
Bernardin (17 ans, en troisième, travaille pour payer son collège privé et voudrait être mécanicien) et son cousin Wilson, nous servent de guides et viendront nettoyer le pont.








Wilson, Bernardin et leur copain espiègle









Kiki (une trentaine d’années, a deux enfants de 5 ans et 3 mois) nettoie la coque, dérive et safran ;
Judlin (une dizaine d’années) nettoie l’annexe et emmène notre poubelle afin de s’acheter un sac à dos pour l’école ;
Marc (une douzaine d’années, timide mais tenace) prend notre linge à laver et ramène un repas créole fait par sa mère ;
Odi nous vend des langoustes pêchées par un copain ; il nous demande un petit sac de toile pour sa fille de 8 ans ;
Sauveneur, un vieux pêcheur nous en vend quatre autres le lendemain.
On achète aussi des œufs, des mangues contre un coca et un biscuit, des noix de cajou, des amandes 








et une coquille de lambi à ces trois enfants.










Ce qu’ils recherchent le plus, ce sont des cordages, des masques et tubas, du matériel de pêche, des écouteurs, des sacs à dos...
On discute longtemps avec Erhst (au CM2) qui voudrait lui aussi être mécanicien et souhaiterait travailler aux USA ou au Canada ou en France ; il se renseigne sur les moyens de partir à l’étranger, en avion ou en bateau, avec une personne ; par prudence, on fermera nos coffres cette nuit !
On voit aussi Doudou et Vilma, Jean Lucien, Pipi, Jean Jean, Nixon et beaucoup d’autres ; tous nous abordent joyeusement, demandant de nos nouvelles et livrant un peu d’eux-mêmes ; si on ne peut rien leur apporter, ils repartent tristes et résignés. C’est un crève-cœur pour nous mais c’est impossible de donner du travail à tout le monde et nos dollars fondent à vue d’œil...
Wilwilhem est l’officiel du village et s’occupe d’aller faire tamponner nos passeports aux Cayes, sur le continent (40 US$ pour les passeports, 20 pour le service et 10 pour le mouillage) ; on lui donne aussi quelques boites de conserve qu’il répartira aux plus nécessiteux. Plus tard, il nous expliquera qu’il n’est pas autorisé à faire les papiers du bateau et que c’est à nous d’aller aux Cayes !

HISPANIOLA : HAÏTI
Ayiti, « La terre des hautes montagnes » était peuplée par les Taïnos ou Arawaks, quand elle fut découverte par Christophe Colomb en 1492. Ils furent décimés par le travail forcé dans les mines d’or et par les maladies, les premiers esclaves arrivèrent d’Afrique, du Dahomey, du Niger et de la Guinée où se pratique le culte vaudou.
Les Espagnols délaissèrent peu à peu Hispaniola et l’île fut la proie des corsaires anglais et français, envoyés par le roi mais aussi des pirates ou flibustiers qui travaillaient pour leur propre compte ; les boucaniers étaient spécialisés dans la chasse des cochons sauvages et des bœufs qui, importés par les colons, avaient proliféré ; ils boucanaient (fumaient) la viande et vendaient le cuir.
Un compromis entre les deux pays reconnait l’occupation française puis l’Espagne doit officiellement céder à la France la partie Ouest d’Hispanolia, appelée Saint Domingue.
Saint Domingue est la plus prospère des colonies françaises, grâce à la canne à sucre, au tabac, au café et à l’indigo ; les esclaves se révoltent et Toussaint Louverture, « un libre »  prend la tête de l’insurrection ; en 1793, la Convention abolit l’esclavage, Toussaint se rallie à la République et devient gouverneur de Saint Domingue ; mais, Napoléon rétablit l’esclavage et le fait capturer.
Le général Jean-Jacques Dessalines, un autre affranchi lui succède et, à la bataille de Vertières, l’armée locale bat l’armée napoléonienne ; en 1804, Dessalines proclame l’indépendance d’Haïti mais il se conduit en despote et est abattu.
L'île, scindée en deux, sera réunifiée par Jean Pierre Boyer ; pendant 22 ans, il occupe militairement Santo Domingo jusqu’à ce que les Dominicains le chassent et proclament la naissance de la République Dominicaine.
Il s’ensuit une longue période d’instabilité politique et les Américains occupent le pays à partir de 1915 ; ils se montrent racistes et brutaux, et devant l’hostilité des Haïtiens, ils se retirent.
En 1957, François Duvalier, dit Papa Doc, est élu avec le soutien des Noirs ; il instaure une dictature et ses Tontons Macoutes sèment la terreur ; quand il meurt en 1971, son fils Jean-Claude, dit Baby Doc, le remplace mais le régime, incompétent et corrompu, est renversé par un soulèvement populaire.
Après plusieurs coups d’État, le prêtre Jean-Bertrand Aristide est élu mais, sous la pression internationale, il sera contraint à démissionner et à s’exiler.


Le pays a été aussi durement touché par quatre cyclones en 2008, un tremblement de terre qui a détruit Port au Prince en 2010, et très récemment par le cyclone Matthew en 2016.

ÎLE A VACHE
L’île à Vache est située au Sud d’Haïti et compte 8 000 habitants ; c’est la seule destination recommandée pour les navigateurs, le reste du pays n’étant pas sûr...
Rendez-vous au ponton avec Bernardin et Wilson qui ont commandé deux motos-taxis pour nous accompagner au village de Madame Bernard ; 








Jacques se cramponne au chauffeur, moi à Jacques et nous voici partis, sans casques, 











sur un chemin digne d’un parcours de moto-cross, pierres, ornières, obstacles dont le conducteur se joue à merveille, 









parfois je décolle et ferme les yeux – enfin, un œil, le mauvais ! -, mais tout se passe bien.







En route de beaux paysages vallonnés, 













bananiers, cocotiers, manguiers ; 









on croise des femmes transportant leur charge sur la tête, des hommes en mobylettes, des enfants qui jouent, une petite fille qui récupère son ballon devant notre roue, un jeune garçon très habile avec son cerceau, le jeu préféré de nos pères ; à chaque rencontre, un coup de klaxon.








Quelques maisons éparses















Jeune garçon et son âne













Tapou revient de son cours de dessin









On arrive enfin à l’orphelinat de sœur Flora, une franciscaine canadienne française, installée ici depuis 1967 ; elle nous reçoit, toute frêle, avec une grande disponibilité et simplicité ; l’orphelinat accueille 71 enfants, orphelins ou abandonnés, parfois handicapés ; le premier, âgé de 35 ans, vient de décéder en France et sœur Flora en est très affectée ; autant que possible, elle soutient la réintégration des enfants dans leur famille, mais n’est pas très favorable à l’adoption qui les coupe de leurs racines. Elle-même, se sent mieux ici où elle est utile, qu’au Canada.








L’orphelinat















Ces enfants jouent, juste à côté d’un adulte lourdement handicapé








Elle a aussi créé un dispensaire de soins et une école qui accueille 450 enfants.
L’orphelinat est en pleine restructuration, une nouvelle communauté va venir s’installer pour assurer la relève ; les besoins sont criants, vêtements, matériel scolaire et jeux, médicaments, on n’apporte qu’une maigre contribution, ce qu’on a pu rassembler sur le bateau sans avoir prévu de venir ici (T-shirts, anti-moustiques et ce qu’on avait acheté en prévision des bakchichs de Cuba, stylos, crayons de couleur, carnets, taille-crayons, barètes et élastiques).
Pour les aider :
Sœur Flora Blanchette
Madame Bernard, Ile à Vache, CAYES
HAÏTI (W.I.)







Au village Madame Bernard,










le marché a lieu deux fois par semaine, un vrai marché traditionnel ; quelques fruits et légumes, petits pains,









 des vêtements vendus à même le sol, 












quincaillerie de toutes sortes ; 















des animaux sur pied aussi, moutons, 















on voit même une dame repartir avec son cochon en laisse !














Les barques repartent, pleines à ras bord !









Cacophonie, quelques taxis collectifs type aluguers se fraient un chemin en klaxonnant.
On échange quelques dollars en gourdes, la monnaie locale, et Wilson va négocier fruits et légumes pour nous ; Bernardin nous emmène acheter une carte SIM (1,5 dollar) qu’il rechargera lui-même, au village (en fait, il a acheté une connexion qu’il revend et recharge trois fois notre carte 1,1 Gbite pour 5 dollars).








Retour au mouillage en Bois-Fouille, 









une petite embarcation à voile et godille, sans moteur ; on embarque les pieds dans l’eau et on s’y entasse à quinze, liston proche de l’eau, à chaque vague, l’eau passe par-dessus ; un passager écope sans cesse le fond avec un casque de chantier orange troué ! Bref, une allure de boat-people mais dans une ambiance très joyeuse, conversation générale en créole et rires incessants ; débarquement sur une plage avec nos deux guides, toujours les pieds dans l’eau !

Caille Coq









Le village entoure le mouillage de la baie à Feret ; 














belle plage de sable blanc















bordée de cocotiers
















d’où partent les pêcheurs en Bois-Fouille ;














































des petites maisons construites en pierres blanches du cap et couvertes de tôle, délabrées ou plus coquettes ; 








pas de distribution d’électricité sauf pour l’éclairage communal, les personnes qui le peuvent ont des panneaux solaires ;








pas d’eau courante non plus, les femmes et les enfants vont pomper l’eau de source à l’extérieur du village, les hommes s’y lavent.













Un petit magasin, la propriétaire va en barque aux Cayes acheter des denrées qu’elle revend au village.
Erhst nous emmène au Centre communautaire où il y a des ateliers de métal à repousser et de dessin ;








on achète à Placide une scène de pêche.










Port Morgan








Un hôtel occupe le fond de la baie bordée de mangrove 














où quelques bateaux sont mouillés ;














décor africain.











Accueil mitigé, un pot ne suffit pas pour profiter du Wifi, il faut prendre un repas...








De belles fleurs, aigrettes,















hibiscus
















et epikas.











Une drosse de barre est bien cassée ; Jacques l’enlève, la remplace par une qu’il fabrique en Dyneema, on essaie de les tendre au maximum, l’opération dans les coffres arrière a bien duré trois heures ; quand tout est terminé, Jacques se rend compte que les deux drosses sont inversées et ne passent pas dans la bonne gorge, on recommence la manœuvre... Vraisemblablement, les drosses ont été mal remontées par le mécano de Las Palmas après la réparation du secteur de barre, cela explique peut-être qu’il y ait eu des frottements jusqu’à la rupture...

Descente d’un bateau de police, neuf hommes en armes et cagoulés, heureusement, on a la conscience tranquille mais c’est quand même impressionnant, d’autant plus que nous sommes le premier bateau visité ; ils ne nous réclament que les papiers du bateau, pas les passeports ; il nous manquerait une autorisation de naviguer mais cela ne semble pas avoir d’importance, ils repartent visiter les autres bateaux...

Le dernier jour, arrivent deux bateaux sympas ; apéritifs à bord de Thira, deux pour nous car le deuxième équipage s’est trompé de fuseau horaire !
Sur Silken Ties, un bateau américain, deux couples de navigateurs anglais : Mark et Judy habitent les USA, Judy s’occupe de lever des fonds pour une organisation qui vient en aide aux Haïtiens ; Jonathan et Claire habitent l’Angleterre et ont fait un tour du monde en voilier avec leurs enfants, il y a quelques années ; Claire parle parfaitement le français.
Tous ont été surpris, comme nous, du Brexit et de l’élection de Trump... Ils partent vers Cuba avant de rejoindre la Floride.
Patricia et Jean-Pierre sur Bororo, un bateau français, viennent d’Amérique du Sud ; ils nous donnent quelques infos sur Cuba où ils sont allés l’an dernier ; ils vont rejoindre Saint Martin avant de traverser, peut-être les rencontrerons-nous aux Açores ?

Plusieurs jeunes ou moins jeunes viennent nous souhaiter un bon voyage ; 





Wilson vient nous offrir des mangues et demande notre email, on lui déniche un vieil ordinateur qu’on avait eu pour un euro.











Même si cette sollicitation permanente a été parfois pesante, cette escale à l’île à Vache a été riche de rencontres, favorisées par un passé commun et une langue commune ; elle restera inoubliable pour nous, au même titre que notre séjour en Cisjordanie, en 2012. 














1 commentaire:

  1. Nous sommes très touchés par ce récit !Il nous renvoie vers notre impuissance à soulager les gens qui en ont vraiment besoin.....
    On a l'impression au travers de ce journal de bord d'être avec vous... ...ce qui ne saurait tarder !! A bientôt Monique et Patrick

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